mardi 7 septembre 2010


Le Livre de la Jungle.

"Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures)" (Lung Boonmee Raluek Chat) d'Apichatpong Weerasethakul (TH); avec Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee, Nattakharn Aphaiwonk, Geerasak Khulong, Kanokporn Thongaram...

Entouré des siens, dans sa ferme apicole, Oncle Boonmee se meurt d'une insuffisance rénale. Il se souvient alors de ses vies antérieures en tant que buffle ou princesse et entrevoit ses vies futures tandis que les fantômes de sa femme défunte et de son fils disparu reviennent lui rendre visite. Un conte initiatique où se croisent hommes-singes aux yeux luminescents et poissons-chats parlants, au milieu des esprits et autres animaux de la forêt...

La voilà donc, cette Palme d'Or qui aura, une fois de plus, fait couler tant d'encre !

A qui les détracteurs du festival de Cannes reprocheront comme d'habitude son hermétisme et dont ils se serviront pour pointer une fois de plus le snobisme de la manifestation.

Auteurisme, "art et essai" (avec tout ce que ça suppose de péjoratif), rejet du grand public... Les grands mots sont lâchés. Quoique pas toujours à mauvais escient, d'ailleurs. Du moins, pas forcément...

Encore faut-il savoir ce que ces mots recouvrent.

Car "Oncle Boonmee...", c'est sûr, est un OVNI.

Et c'est un film qui se mérite un peu.
Ou du moins qui ne se livre pas si facilement.

Qui invite à un véritable voyage, à défricher des contrées pas forcément connues et arpentées, d'un exotisme extrême et forcené, tant d'un point de vue géographique et social - la vie dans la campagne thaïlandaise, à la lisière de la jungle, n'est pas forcément ce qu'il y a de plus banal à offrir à nos yeux de citadins occidentaux, loin s'en faut - que purement cinéphile...

Pour arriver à bon port, il convient d'ailleurs d'abord de se laisser faire. Et d'oublier certains repères. De s'affranchir des procédés narratifs "classiques" du cinéma tel qu'il est pratiqué par ici. D'accepter les ellipses et les sursauts. Les avancées et les flashbacks. Les ruptures de ton.

Le tout en voulant bien se passer d'explications, si c'est possible.

Ce qui peut bien entendu mener à des situations étranges.
A se demander ce que certaines scènes (celle de la princesse ou tout le final dont l'utilité peut être légitimement sujette à caution) viennent faire au milieu du reste, par exemple...

Cela peut aider de garder à l'esprit que, pour Weerasethakul, finalement, l'esthétique prime sur l'histoire.
Ce qui tombe plutôt bien, en somme, puisque d'un côté purement plastique le film est sur toute sa longueur d'une beauté à couper le souffle.

L'autre surprise, bien que moindre pour tout qui a déjà pratiqué de près ou de loin le cinéma asiatique, toutes nations confondues, tient évidemment dans le rapport, disons... différent.. que celui-ci peut entretenir avec le temps.

Et, de fait, il est sûr et certain que le rythme pour le moins languide et contemplatif du film en déconcertera plus d'un.

Passé ces écueils dont il est bon de s'accommoder, "Oncle Boonmee...", film au carrefour de l'animisme, de l'onirisme et du conte, nimbé dans un fantastique aussi splendide que déroutant, vaut plus pour ce qu'il propose, de manière la fois franche et paradoxalement abstraite, que pour ce qu'il raconte.

Ou pas.

Soit une approche du cinéma libre, originale et affranchie de toute barrière.

Une expérience à part entière: sensuelle, viscérale...

Déroutante, certes.

Mais tout simplement magnifique.

Cote: ***



How I met Xavier Beauvois...

(avec des vrais morceaux de "je fais mon malinois" dedans !)

A la veille de la sortie belge de son décidément pré-acclamé et très attendu "Des Hommes et des Dieux" (Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes et c'est rien de dire que la bande annonce donne envie, milliards !) que dire sinon que dalle (comme d'hab', oui, je sais, j'aime bien les formules et je vous emmerde affectueusement, bande d'oursons velus des collines) de la rencontre en question, à part qu'elle fût fugace, forcément anecdotique, improbable et quelque peu surréaliste ?

Mes deux potes sur les falaises d'Etretat que mon vertige et mon palpitant empêchent d'arpenter plus avant, ma gueule - évidemment ! - au bar-tabac du coin; le plus banalement anonyme qui soit, sur la place de la mairie, ce genre, à la limite de la caricature.

Un type qui entre, mal rasé, une tronche de lendemain de veille qui surtout éveille ma curiosité, la presse sous le bras, le gsm vissé à l'oreille.

Un instant d'hésitation mais, oui, c'est bien lui !

Plus étonnant: le gaillard fait la bise à tout ce qui bouge dans le café avant de s'installer pour éplucher les critiques.
Visiblement, la veille, c'était avant-première locale et tout le village y était, qui ne se gêne pas pour donner son avis.

Empourpré jusqu'aux oreilles et mû par mon sempiternel comportement de groupie, je vais courageusement demander à la serveuse si "le monsieur est bien Xavier Beauvois".
Ce qu'elle confirme jovialement, à la limite fière à sa place d'avoir été reconnue.
Je marmonne un truc à propos de la sortie bruxelloise du film, vais me rasseoir devant ma Heineken (vos gueules !) et v'la-t-y pas qu'elle en profite pour aller lâcher le morceau auprès du cinéaste ("y a un monsieur de Bruxelles qui t'as reconnu, il a très envie d'aller voir le film, machin..." Aimable connasse).

Passage de tête dans l'encoignure, bonjour du menton, vague serrage de main et ultime marmonnage sur le thème honteux de "j'aime beaucoup ce que vous faites".

Piteux, oui, je vous l'accorde (mais vous ai-je déjà dit que je vous emmerdais, troupeau de koalas duveteux et hydrophiles ?)

Et donc, comme le veut la formule: rire, applaudissements, rideaux...

Reste l'anecdote: Monsieur Beauvois a demandé à ses amis de bout de zinc comment s'était terminée la soirée de la veille vu que, ayant picolé plus que de raison, il n'en n'avait aucun souvenir.

Réponse collégiale et hilare ? "T'étais mort bourré, t'as envoyé chier tous les journalistes pendant le débat qui a suivi le film !"

Et lui, visiblement vraiment embarrassé: "Ah merde, je me souviens de rien..."

Comme quoi, des hommes et des Dieux, hein...

Surtout des hommes, moi j'vous dis. Surtout des hommes !

dimanche 5 septembre 2010


Fin de partie.

"Crime d'Amour" d'Alain Corneau (F); avec Ludivine Sagnier, Kristin Scott Thomas, Patrick Mille, Marie Guillard, Gérald Laroche, Olivier Rabourdin...

L'affrontement de deux femmes dans le décor étrange, froid et aseptisé d'une grande multinationale. Isabelle travaille sous les ordres de Christine, femme de pouvoir qu'elle admire et pour laquelle elle semble prète à tout. Mais, convaincue de son ascendant sur la jeune femme, Christine entraîne celle-ci dans un jeu de séduction et de domination qui pourrait bien les emmener trop loin.

C'est étrange, cette impression que l'on ressent à la vision de ce qui restera forcément comme le dernier opus de désormais feu Alain Corneau...

C'est diffus, pour le moins, confus pourrait-on même dire. Troublant, en tout cas...
Mais, oui, on a bel et bien l'impression de se retrouver devant un inédit de... Claude Chabrol !

Même photo froide, même réalisation plan-plan de téléfilm (et c'est bien là que la bât blesse, bien entendu), même ambiance délétère, même structure de thriller en forme de whodunnit, même écran de fumée cachant en fait une sombre étude de moeurs, voire de caractères.

Et surtout - et c'est là que l'on retrouve enfin, quoique en filigrane, un Corneau jusqu'ici noyé dans l'académisme et les conventions - même direction d'acteurs étrange, décalée mais en fin de compte étonnement percutante.

Car autant se l'avouer tout de suite, si ce "Crime d'Amour" (oui, le titre, aussi...) éveille un soupçon d'intérêt dans l'oeil du spectateur, c'est essentiellement aux prestations unanimement chics et impeccables de Mesdemoiselles (ou Mesdames, hein... Après tout...) Ludivine Sagnier et Kristin Scott Thomas qu'il le doit.

Prestations auxquelles il est bon d'associer celle de Patrick Mille, également parfait dans son emploi de bellâtre arriviste, à la fois manipulateur et manipulé.

Au-delà de ça - et d'une utilisation assez inédite et adroite des rapports de force en entreprise - force est d'avouer que l'ultime effort cinématographique d'Alain Corneau ne restera pas dans les annales (tout comme ses opus précédents, des "Mots Bleus" à son malheureux et inutile remake du "Deuxième Souffle", hélas).

La faute, une fois encore, à une réalisation platement illustrative, terne et sans enjeux, presque indigne du réalisateur de "Série Noire" ou du "Choix des Armes".

La faute également à un scénario de série B policière (on pense en fin de compte beaucoup plus à Agatha Christie qu'à Georges Simenon) usant et abusant de grosses ficelles, de flashbacks appuyés (en noir et blanc, s'il vous plaît bien ! Pour être bien sûr que l'on comprenne !) et de retournements de situation plus tirés par les cheveux les uns que les autres.

Mais au final, le pire - ou la bonne surprise, c'est selon - c'est que, sans s'en rendre vraiment compte, on se laisse prendre au jeu de ce petit film finalement plus jouette qu'autre chose, qu'on ne s'ennuie pas - loin de là, même - et qu'on finit même par se laisser charmer par sa mécanique un peu désuète et par sa conclusion gentiment amorale et politiquement incorrecte.

Certainement pas du grand cinéma mais un petit moment plaisant de divertissement "à la française" qui conclut sur une note mineure l'oeuvre d'un cinéaste attachant qui laisse heureusement derrière lui quelques pièces d'une toute autre volée...


Cote: **



Série Noire.

Oui, bon, OK, je sais.

Je m'excuse pour le côté extrêmement cheap and cheesy du titre de ce post.

Mais bon, d'un autre côté, la tentation était grande... Et puis, y a une certaine logique, non ?

Bon, bref.

Il s'en est passé des choses durant mes normandes vacances, et la moindre n'est certainement pas le décès inopiné (ben oui, pouf paf, deux secondes avant il était encore là) de ce bon vieux (ou vieil ? Allez savoir, après tout) Alain Corneau.
D'autant plus surprenant - le décès - que le dernier film que j'aie vu en salle ces derniers temps (enfin non, je viens de voir "Oncle Boonmee" en fait) n'est autre que son ultime "Crime d'Amour" - dont la critique suit dans la seconde, si, si, je vous assure.

Alors bon, pourquoi ce fendre d'un billet pour l'occasion, je vous le demande ?

Parce que Corneau est - était - sans doute l'un des derniers grands réalisateurs "classiques" du cinéma français.

Et surtout parce qu'il était le Maître du polar hexagonal.
Et qu'a ce titre il nous a servi une palanquée de classiques incontournables de la trempe de "Police Python 357", "La Menace" ou surtout "Le Choix des Armes" et "Série Noire" (d'où le piteux titre ci-dessus, oui).

"Série Noire" ou la quintescence du poisseux gaulois hissé jusqu'à d'insoupçonnables sommets par son auteur et ses comédiens, au premier rang desquels mon idôle de toujours: Patrick Dewaere dans peut-être son meilleur rôle ever ! (ce qui n'est foutrement pas peu dire, nom d'un petit bonhomme, croyez-moi !).
La scène - improvisée, milliard de tètes en fusion** !!!! - au cours de laquelle l'gamin se fracasse la tronche contre le capot de sa voiture restera aux panthéon de mes scènes cultes jusque tard dans la nuit, je peux bien vous l'assurer !

Rien que pour ça, qu'hommage et grâce soient rendus à Monsieur Alain Corneau (qui, pour la petite histoire, était aussi dans la vie le compagnon de Nadine Trintignant qui n'a décidément pas de chance ces derniers temps*) et que sa production fleurisse prochainement en DVD et surtout en télé, ça nous changera les idées et nous musclera les neurones, tiens...



(* Oooouuuuhhh !!!!! C'est mal ! C'est mal !)

(** Merci Franky !)

PS: Prochainement un nouvel épisode palpitant de mes "Contes Normands" illustrant mon improbable rencontre avec Xavier Beauvois dans un bar-tabac d'Etretat.

mercredi 25 août 2010


L'art de la charade à tiroirs.

"Inception" de Christopher Nolan (USA); avec Leonardo DiCaprio, Marion Cotillard, Joseph Gordon-Levitt, Ellen Page, Ken Watanabe, Cillian Murphy...

Cobb est passé maître dans l'art du vol et de l'espionnage industriel. Mais pas n'importe lequel. Sa spécialité, c'est de s'introduire dans les rêves des gens pour y découvrir leurs secrets les plus intimes. Ce faisant, il a gagné en notoriété et en réputation mais a aussi perdu le principal: sa vie et ceux qui lui étaient chers. Pour les récupérer, il accepte une ultime mission. Une mission quasiment irréalisable. Car pour la réussir, il devra parvenir à la manipulation suprême: réussir une inception ! C'est à dire non pas subtiliser le rêve d'un tiers mais réaliser l'exact inverse: implanter une idée dans son esprit ! Et parvenir au crime parfait !

Et si cette fois-ci on le tenait ?

Si "Inception" était enfin le premier, vrai, chef-d'oeuvre - à part entière, oui oui, d'un bloc d'un seul - d'un cinéaste que l'on tenait à l'oeil depuis longtemps, qui nous avait fourni jusque là des films intéressants, passionnants, foisonnants, bluffants, même, pour certains, mais qui manquaient toujours de ce petit quelque chose, de ce je-ne-sais-quoi...
Ce je-ne-sais-quoi qui aurait pu les faire basculer définitivement de l'autre côté du miroir.
Du bon côté de la Force...

Car Christopher Nolan, on le savait déjà, est un esthète de la réalisation, un styliste monstrueux, capable comme il l'a prouvé par le passé avec "Le Prestige" ou ses deux "Batman", de mettre en place de véritables monstres visuels à l'esthétique tétanisante.

Il est aussi, souvent associé à son frère, un scénariste roublard et intelligent, toujours très à l'aise quand il s'agit de torcher des univers retors, fonctionnant à plusieurs niveaux et multipliant les twists et les rebondissements (voir ici du côté de "Memento", "Insomnia" ou de son premier, "Following").

Il est enfin un faiseur ultra-habile - ici dans le sens noble du terme, si tant est qu'un tel sens existe - passé maître dans l'art d'allier technique, plastique, efficacité, divertissement, suspense... dans ce que l'on pourrait qualifier de "blockbusters intelligents".
Une sorte de Saint-Graal du cinéma moderne; ce qui le place d'emblée en tête d'une génération de cinéastes à suivre (parmis lesquels Snyder, Fincher, etc.), fers de lance d'une véritable nouvelle "école" cinématographique.

Néanmoins, jusqu'ici, tous ses efforts, pour admirables qu'ils fussent, n'avaient aboutis qu'à de presques réussites, des quasi chefs-d'oeuvre (lesquelles feraient sangloter de jalousie contrite n'importe quel tâcheron lambda, il est vrai mais baste ! Là n'est pas la question).

Certes, le gaillard s'était approché fort près du soleil - chacun de ses précédents efforts constituant à force d'améliorations successives une sorte d'étape vers la réalisation ultime.
Réalisation ultime que pourrait bien être - et notons bien ici l'usage du conditionnel - cet "Inception".

Car, oui, le film réussit, malgré certains écueils et quelques maladresses, à conjuguer tout les qualités éparses citées plus haut.

C'EST un film visuellement sidérant, à vous arracher les yeux de la tête, bien servi par des effets spéciaux ("à l'ancienne" et usant finalement fort peu des CGI, en plus) qui, pour impressionnants qu'ils soient (la scène à Paris !) ont le bon goût de n'être point trop envahissants et de se mettre au service du film - et surtout de l'histoire.
Que dire également du découpage et de la notion de "temporalité", si ce n'est que - surtout sur la fin - elle constitue ici un modèle à montrer dans les écoles de montage ?

C'EST aussi un film au scénario admirablement travaillé, découpé, à la structure d'une finesse rare et dont la construction, toute en mise an abyme - rêve dans le rêve du rêve dans le rêve - est propre à donner littéralement le tournis, voire le vertige.

Et, oui, C'EST - enfin ! - un blockbuster diablement efficace, qui ménage son lot de suspense - la demi-heure finale ressemble à une remontée d'apnée - de pétarades et de rebondissements (même si la partie enneigée pêche peut-être par excès de jamesbonderie).

Alors, oui (encore !), bien sûr, il y a quelques longueurs et toute la partie "sentimentale", pour essentielle qu'elle soit au déroulement de l'histoire, plombe un tant soit peu le récit et l'alourdit d'une déplaisante couche de guimauve.

Mais ces légers bémols ne parviendront pas à entâcher le C.V. d'une future pièce maîtresse de la S.F. moderne, qui fait se téléscoper "Matrix" et Philip K. Dick avec une classe et une maestria rarement démenties.

Pièce maîtresse qui se paie qui plus est le luxe d'un casting haut de gamme, au sommet duquel trônent Leonardo DiCaprio, Ellen Page, Joseph Gordon-Levitt et Ken Watanabe.

Lequel casting achève de donner à "Inception" des allures de petit classique en devenir.

Oh ! Et après tout... Pourquoi "petit" ?


Cote: ****


dimanche 25 juillet 2010


On the road encore...

"Tournée" de Mathieu Amalric (F); avec Mathieu Amalric, Mimi LeMeaux (Miranda Coclasure), Dirty Martini (Linda Maracini), Julie Atlas Muz (Julie Ann Muz), Kitten on the Keys (Suzanne Ramsey), Evie Lovelle (Angela de Lorenzo)...

Joachim Zand, producteur télé à succès avait tout plaqué à l'aube de la quarantaine pour aller refaire sa vie aux Etats-Unis. De retour en France, il tente sa chance avec une tournée de strip-teaseuses "New Burlesque" à qui il fait miroiter le rêve parisien. De ville en ville, de TGV en hôtels miteux, la petite troupe dynamite la grisaille quotidienne par ses frasques, ses numéros hors du commun et son attitude bigger than life. Mais hélas, le fantasme parisien vole en éclat après que la trahison d'un ami ait fait perdre à Joachim la salle où ils étaient censés se produire. Contraint de laisser les filles continuer seules, le manager monte à la capitale afin de trouver une solution. Quitte à rouvrir de vieilles plaies, à raviver de vieilles rancoeurs.

Mathieu Amalric est décidément un homme précieux. Et cela à bien des points de vues.

Acteur d'exception, omniprésent actuellement dans le paysage cinématographique français - à la manière d'un Kad Merad, oui, si on veut, mais dans un tout autre registre - et internationale (d'aucuns se souviennent essentiellement de lui pour avoir été le méchant du plus récent James Bond mais il fût aussi de "Munich" ou de "Marie-Antoinette"), multi-primé; à Cannes ou aux Césars (trois à ce jour dont deux en tant que Meilleur Acteur, ce qui n'est quand même pas rien), il vient donc ses derniers jours se rappeler à notre bon souvenir porteur d'une tout autre casquette - jusqu'ici plus discrète - celle de réalisateur...

Discrète, oui.

Tellement discrète, même, que deux de mes bons camarades pourtant avertis (pour ne pas dire cinéphiles, le mot serait trop fort) et qui plus est fans du bonhomme, ignoraient tout de cette activité.
Faut dire aussi que ces trois - oui, trois ! - précédent efforts en la matière* n'avaient pas non plus pulverisé les plafonds du box office - et ce n'est là rien moins qu'un délicat euphémisme.

Gageons que, même si sa nature et sa facture même ne le destinent probablement pas à faire les grandes heures du prime time de TF1 et donc à rencontrer un fier et franc succès public, il en ira néanmoins autrement pour ce nouvel opus, qu'un opportun Prix de la Réalisation cannois aura au moins eu le mérite de mettre sur la carte, comme on dit.

Et c'est plutôt tant mieux, bien sûr, car le nouvel Amalric-réalisateur est un film étonnant et attachant, qui fait souffler un vent de fraîcheur salvateur pétri de sensualité made in USA sur le cinéma d'auteur français.
Une sorte de road-movie (ou plutôt de train-movie, après tout) mélancolique qui dessine habilement en filigrane de petites histoires drôles et touchantes, infiniment humaines, qui se cachent derrière les - brillants ! - numéros de cabaret de ces dames.
Des protos-intrigues, des mini-rencontres, quelques fulgurances dont la générale et rutilante réussite emballent le tout dans un manteau de générosité qui achève de vous faire chaud au coeur...
La scène de la station-service, celle du supermarché ou de l'hôpital, autant de vignettes alliant poésie, humour et insolence qui relèvent singulièrement le goût de ce cocktail étrange mais enivrant, dont la recette ne se livrera pas si facilement qu'on le croit.

Evidemment, les Dirty Martini, Mimi LeMeaux et autres Kitten on the Keys, dans leur propres rôles et aux commandes de numéros dont on ne soulignera jamais assez l'excellence, sont les véritables - et troublantes - stars de ce film, véritable plaidoyer pour l'abolition des frontières entre les sexes.
Mais il ne faudrait pas pour autant laisser au bord du chemin le Amalric-acteur, campant avec finesse ce faux organisateur dépassé par les événements, dont l'apparent manque de contrôle sur le fil des choses résonne comme une métaphore de son propre cinéma.

Un cinéma hors norme comme le prouve assez bien ce conte surréaliste et foutraque qui au final - et malgré l'une ou l'autre baisses de rythme - se vit assez intensément.

Jusqu'à son coda optimiste et abrupt. De ceux qui impressionnent durablement la rétine.


Cote: ***

samedi 10 juillet 2010


Fous ta capuche !

"Robin des Bois" (Robin Hood) de Ridley Scott (USA); avec Russell Crowe, Cate Blanchett, William Hurt, Max von Sydow, Mark Strong, Oscar Isaac...

Au tournant du XIIIè siècle, Robin Longstride, archer dans l'armée du roi Richard Coeur de Lion, rentre de croisade pour voir son souverain mourir lors du siège d'un chateau français. De retour en Angleterre après avoir usurpé l'identité d'un chevalier défunt il se retrouve à Nottingham où il ne peut que constater l'étendue de la corruption qui ronge le pays, gouverné par le prince Jean, despote plus concerné par son enrichissement personnel que par le bien de son peuple. Trouvant une alliée en la personne de Lady Marianne, Robin rentre alors en résistance dans un royaume qui plus est menacée par les vues expansionnistes du souverain français.

Allez, courage !

Avant de passer à des films bien plus intéressants (en commençant par le très estimable "Tournée" de l'ami Amalric), expédions la seconde partie de ce dyptique sur les blockbusters à propos desquels il n'y a rien ou du moins pas grand chose à dire...

Encore que, ici, le problème soit différent tant il est vrai que, par rapport à un "Iron Man 2" par exemple, ce "Robin des Bois" somme toute pas honteux du tout - loin s'en faut même - brille au moins par une chose: il est doté d'un vrai point de vue, d'un véritable "angle d'attaque".

Ce qui est quand même déjà pas mal, faut bien l'avouer.

Car en effet le film de Ridley Scott se présente assez curieusement comme une préquelle à l'histoire du bandit au grand coeur.
Une sorte d'introduction, de prologue, qui s'arrête là où la plupart des autres films sur le sujet (de ceux de Douglas Fairbanks à celui de Kevin Costner en passant par ceux d'Errol Flynn, de Sean Connery ou par la version animalière de Walt Disney) ne font que commencer.

D'où la drôle d'impression, pendant une bonne partie de la chose, d'assister tout à fait à une autre histoire, même si celle-ci est parsemée de bornes bien reconnaissables (Petit Jean, le frère Tuck, le shériff de Nottingham...).
Et c'est bien évidemment cette approche pour le moins singulière qui fait le sel de cette énième adaptation de la légende, pour le reste à ranger dans la catégorie des films d'aventures "classiques mais efficaces".

Alors oui, c'est sûr, on ne s'ennuie pas.

Car il faut bien avouer que quand il s'agit de donner dans la fresque épique et la cavalcade chevaleresque, Ridley Scott est loin d'être la dernière des fillettes.
Et puis, le film contient suffisamment de retournements de situations, d'intrigues de cours, de méchants complotant dans les coins et autres traitres infâmes pour tenir en haleine pendant ses deux bonnes grosses heures et vingt minutes compactes et bien tassées.
Que la reconstitution d'époque est convenable (et que la vision que l'on donne de l'époque semble finalement plus accurate - quoi que* - que dans pas mal de productions du genre - même si cela reste somme toute et avant tout de la bonne grosse et épaisse sousoupe américaine).
Et que l'interprétation tient la route même si le brave Russell est un brin monolithique et que Cate Blanchett est obligé de faire avec ce qu'on lui donne, soit un personnage de "mère-courage" (c'est une façon de parler) somme toute bien caricatural.
Le compte étant à aller chercher dans les seconds rôles (un von Sydow cabot, un Mark Strong itou et surtout la paire Danny Huston/Oscar Isaac qui fait des étincelles dans "le" rôle de la fratrie ennemie Richard Coeur de Lion/Jean sans Terre).

Bref bref, l'un dans l'autre un spectacle estival sympathique et estimable qui revisite un mythe de façon honorable et qui divertit sans coup férir à défaut de fournir un vrai, grand moment de cinéma, de ceux que l'on pourrait qualifier d'inoubliables.

Mais comme après tout on ne lui demandait rien d'autre, hein... Voili voilou, c'est déjà très bien comme ça.


Cote: **


(*oui, "quoi que"... Après tout l'action de la légende d'Hereward l'Exilé, sans doute à l'origine de celle de Robin des Bois, se situe quand même un bon siècle avant les règnes de Richard Coeur de Lion et de Jean sans Terre. Bref...)